Le talon de fer

Jack London

Roman d' « anticipation sociale » , comme dit l'article de Wikipedia, où il est question de domination du monde par l'oligarchie. Même s'il est teinté de socialisme, il est encore d'actualité deux siècles plus tard.

Je ne vais pas en dire beaucoup plus sur ce roman très connu, très poignant et, comme d'habitude, très bien écrit par l'auteur de « Croc blanc » et « l'appel de la forêt », dans un tout autre genre, parmi les nombreux qu'il a essayés, et… réussis. Très bonne traduction en français de Louis Postif.

Il y a deux narrateurs différents : un premier narrateur est censé nous parler depuis l'avenir, dans cinq ou six siècles (à partir de la période « actuelle » de l'auteur, c'est-à-dire la fin du XIXième siècle, début du XXième). Puis ce dernier passe la parole à une narratrice, l'épouse de Ernest Everhard, le personnage central, qui sont censés vivre à l'époque « actuelle ».

La domination et l'asservissement de la société par l'oligarchie, et la révolte et le chaos qui les suivront, sont donc censés se passer quelques années après l'époque où l'auteur écrit.

Le premier narrateur, qui parle depuis le futur, émaillera la lecture du manuscrit d'Avis Everhard de « notes », commentaires sur la vie « à cette époque reculée » (l'époque « actuelle »).

Je n'en dirais pas plus, je ne ferais que vous transcrire ce poème sublime :

Des joies et des joies et des mieux en mieux
Me sont destinés par droit de naissance,
Et je veux clamer à pleine puissance
De mes nombreux jours l’hymne élogieux.

Jusqu’à l’âge extrême où meurent les dieux,
Dussé-je souffrir toute mort humaine,
Du moins j’aurai bu jusqu’à perdre haleine
Et j’aurai vidé ma coupe bien pleine
Du vin de mes bonheurs en tous temps et tous lieux.

J’aurai tout savouré, la féminité douce,
Et le sel du pouvoir, et l’orgueil et sa mousse.
J’en boirais bien la lie à genoux ; car l’émoi
Du breuvage est bon, et me donne envie
De boire à la mort, de boire à la vie.

Quand ma vie un jour me sera ravie,
Je passerai ma coupe aux mains d’un autre moi.

L’être que tu chassas du jardin des délices,
C’était moi Seigneur ! J’étais là, banni,
Et quand s’écrouleront les vastes édifices
De la terre et du ciel, je serai là, béni,
Dans un monde à moi de beauté profonde,
Dans le monde où sont nos chères douleurs,
Depuis nos premiers cris d’enfants venant au monde
Jusqu’aux accouchements de nos mères en pleurs.

Mon sang généreux et tiède est une onde
Où bat le pouls d’un peuple incréé, mais réel ;
Toujours agité du désir d’un monde,
Il éteindrait les feux de ton enfer cruel.

Je suis l’homme ! humain par ma chair entière
Et par ma splendeur d’âme nue et fière,
Et depuis ma nuit tiède au giron maternel
Jusqu’au retour fécond de mon corps en poussière.

Ce monde, os de nos os et chair de notre chair,
Bondit à la cadence où nous jouons notre air,
Et de l’Éden maudit la soif inassouvie
Jusqu’en ses profondeurs bouleverse la vie.

Quand j’aurai vidé ma coupe de miel
De tous les rayons de son arc-en-ciel,
L’éternel repos d’une nuit sans trêve
Ne suffira pas à tarir mon rêve.

L’homme que tu chassas du jardin des délices,
C’était moi, Seigneur ! J’étais là, banni.
Et quand s’écrouleront les vastes édifices
De la terre et du ciel, je serai là, béni,
Dans un monde à moi, de forme idéale,
Dans le monde où sont nos plus chers plaisirs,
Depuis nos purs levers d’aurore boréale
Jusqu’à nos soirs d’amour et nos nuits de désirs.